LES LUNDIS DE L'IHEDN - INTERVIEW de Bénédicte Chéron sur le 14/07
Bénédicte Chéron : « Le défilé du 14-Juillet est le réceptacle
des préoccupations politiques du moment »
Historienne, maître de conférences à l’Institut catholique de Paris, Bénédicte Chéron est aussi membre du conseil scientifique de l’IHEDN. Spécialiste des relations armées-société et des représentations du fait militaire, elle revient sur l’impact du défilé du 14-Juillet, l'expression « forces morales » et l’image des armées dans la société actuelle, notamment la jeunesse.
CETTE ANNÉE, LE DÉFILÉ DU 14-JUILLET ÉTAIT PLACÉ SOUS LE SIGNE DES « FORCES MORALES ». QUE SIGNIFIE CE CONCEPT ? DÉSIGNE-T-IL LA NATION PAR OPPOSITION AUX FORCES ARMÉES ?
L’expression « forces morales » a fait un grand retour dans l’espace public depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Elle a presque remplacé un autre mot, celui de « résilience » qui avait envahi le débat public dans le contexte de la crise sanitaire, après quelques années d’émergence progressive. Ces termes renvoient, dans leur usage, à des questions qui tournent autour d’un axe central : comment la société, dont les armées font partie, se comporterait-elle et tiendrait-elle dans un contexte d’adversité grave ?
La difficulté réside dans une utilisation abondante de cette expression sans définition précise de ces contextes d’adversité et des différents registres d’action qu’ils impliquent. Ces mots ont un caractère plastique qui permet à chacun d’y placer un contenu qui a du sens, mais qui constitue aussi un risque : parler des « forces morales » ou de la « résilience » sans autre forme de précision, peut permettre de s’exonérer d’un débat clair sur des sujets d’une infinie variété. Il s’agit en effet de pouvoir réfléchir collectivement aux moyens matériels donnés aux armées ou à l’entraînement des militaires autant qu’à la question du lien social ou de la capacité des structures civiles à fonctionner en temps de paix comme dans des contextes chaotiques. Ces débats incluent aussi la question du projet politique dont se dotent les citoyens et qui, en démocratie, fait inévitablement émerger du clivage.
« IL EST NÉCESSAIRE DE DÉFINIR LES « FORCES MORALES » »
Tous ces sujets ne relèvent pas du même registre, et les écraser en un seul risque de nuire à la juste prise en compte de chacun de ces champs. Il est par exemple toujours dangereux, et l’histoire l’a montré, de faire des armées la colonne vertébrale de « forces morales » de la Nation sans les définir dans leurs caractères à la fois matériels et immatériels.
Sans clarté sur ces débats, l’usage abondant de l’expression « forces morales » peut beaucoup plus être le symptôme d’une société qui se perçoit comme étant en crise, qu’une solution à cette crise. Cela a déjà été en partie le cas dans l’entre-deux-guerres, à un moment où l’expression a aussi été très employée, au singulier comme au pluriel, avant que les années 1930 n’emportent toutes ces invocations sur leur passage.
A l’arrivée, l’histoire longue montre que la capacité d’une société à tenir dans l’adversité et à adopter des comportements permettant collectivement de s’en sortir dépend d’une alchimie complexe entre des circonstances, des mécanismes politiques et sociaux qui précèdent l’adversité, et de changements dans ces comportements et ces mécanismes qui sont difficilement prévisibles quand surviennent des circonstances extraordinaires.
Les travaux sur la résilience, plus abondants outre-Manche qu’en France, montrent que les groupes humains ont des comportements d’autant plus ajustés à une variété de circonstances, que les différents scénarios possibles d’adversité ont été présentés clairement, discutés dans l’espace public, non pour effrayer et écraser tout débat, mais au contraire pour permettre aux individus comme aux groupes de se projeter. Il est donc nécessaire d’en dresser un panorama clair : une crise sanitaire n’est pas une guerre, faire face à un risque inerte politiquement comme celui d’une catastrophe environnementale n’est pas équivalent à l’affrontement d’une menace qui induit une confrontation politique.
POUR QUELLE RAISON PRÉFÉREZ-VOUS L’EXPRESSION « RELATIONS ARMÉES-SOCIÉTÉ » À CELLE DE « LIEN ARMÉE-NATION » ?
Pour bien faire, il faudrait même parler d’un champ d’étude, celui de la place des armées dans la société. Le « lien armée-Nation » exprime souvent une inquiétude sur la distance entre les Français et leurs armées. En réalité, la crainte d’une césure entre le monde militaire et le monde civil est ancienne et inhérente à ce qu’induit l’état militaire y compris dans des sociétés militarisées : ceux qui endossent durablement l’uniforme et font l’expérience de la guerre perçoivent très souvent une incompréhension chez ceux qui n’ont eu qu’une brève expérience militaire, ou aucune. C’est inévitable, puisque la vie militaire et sa finalité combattante induisent des modes de vie structurellement en décalage avec la vie civile, en raison de ce qu’implique la préparation physique, psychologique et morale à la guerre.
Pour le chercheur, le « lien armée-Nation » est un objet d’étude pour ce qu’il dit de la crainte exprimée par certains de voir se creuser cet inévitable fossé, dont la largeur varie au cours de l’histoire. En France, cette inquiétude est, par exemple, forte au lendemain de la guerre d’Algérie. Elle surgit aussi après la professionnalisation, alors que le temps long de l’histoire montre que la suspension du service militaire n’induit pas forcément des changements déterminants dans la relation entre monde civil et monde militaire.
Le « lien armée-Nation » est donc un pan de l’étude des relations que la société entretient avec ses armées, mais ces relations sont bien plus vastes et complexes que ce que dit cette expression. Elles sont en effet faites d’une multitude de points de contact physiques, nés de la fréquentation durable ou ponctuelle du monde militaire, mais aussi (et désormais surtout) de points de contact médiatisés, par le biais de l’information sur les armées et les guerres, de la création culturelle, de la mémoire et de toute parole publique évoquant les questions militaires. Les relations politico-militaires et les équilibres institutionnels jouent évidemment aussi un rôle central dans la place que les armées occupent dans une société.
QUELLE EST L’IMPORTANCE DE CE DÉFILÉ DANS LE LIEN ENTRE LES ARMÉES ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISES ?
Le défilé est un rite fortement inscrit dans la vie publique française, d’autant plus qu’il naît, avec l’institution du 14 juillet comme fête nationale, en 1880 dans les premières années de la Troisième République, après la défaite contre la Prusse. Il s’inscrit alors dans un ensemble de décisions politiques qui visent à manifester et construire l’unité de la Nation autour du nouveau régime.
En raison même des circonstances de sa création, ce défilé revêt une dimension particulière de manifestation du lien entre le pouvoir politique, l’armée et la population. Il est inévitablement le réceptacle des préoccupations politiques, nationales et internationales, du moment. L’invocation des forces morales, pour ce défilé 2023, fait écho à la guerre qui se déroule à l’est de l’Europe mais aussi à l’inquiétude, devenue centrale dans le champ politique français, sur la « cohésion sociale » et la « cohésion nationale », selon les termes employés massivement depuis les années 1990 puis les émeutes urbaines de 2005.
Pour les Français, ce défilé est aussi un moyen de voir des armées qu’ils ne fréquentent que rarement, la plupart des contacts qu’ils ont avec elles résidant dans le traitement médiatique de l’actualité militaire. Le défilé est d’ailleurs lui-même devenu un produit télévisuel. La dimension intrinsèquement visuelle de ce type de démonstration militaire a très vite rencontré l’intérêt de la télévision lorsqu’elle est devenue un média de masse.
Se rendre sur les Champs-Elysées ou regarder le défilé à la télévision est un acte qui relève du rite pour une partie importante de la société française, et revêt par conséquent un caractère très consensuel. Pour les armées, c’est l’occasion de se donner à voir et de rencontrer les Français, pas seulement lors du défilé parisien mais aussi partout en France, par des cérémonies et des démonstrations, ainsi que par le biais de dispositifs médiatiques et d’émissions spéciales dans lesquels sont diffusés des reportages qui, anticipés et programmés, permettent de développer des axes narratifs choisis.
UN QUART DE SIÈCLE APRÈS LA SUSPENSION DU SERVICE MILITAIRE OBLIGATOIRE, QUELLE EST L’IMAGE DES ARMÉES AUPRÈS DES JEUNES GÉNÉRATIONS ?
Les jeunes Français ont une image des armées à la fois proche et différente de celle du reste de la population. Dans une société, les strates mémorielles s’empilent et sédimentent selon des modalités difficiles à démêler, mais ce qui a marqué une génération antérieure proche ne s’efface jamais complètement. Au moment de la professionnalisation, coexistent une multitude de facettes qui composent l’image des armées dans la société. Des guerres du XXe siècle demeure une image, particulièrement portée par la fiction, qui oscille entre la figure d’un militaire victime (de ses chefs, des autorités politiques) et celle d’un militaire bourreau. A ces héritages, s’ajoutent à partir des années 1970 et 1980 les facettes d’un militaire technicien, professionnel de l’encadrement de la jeunesse, logisticien et, dans certaines circonstances, agent humanitaire.
Aucune de ces facettes de l’image des armées ne s’est effacée mais, pour les jeunes générations nées dans les années 2000, elles sont davantage articulées à la finalité combattante de l’engagement militaire. La réaffirmation progressive de la spécificité militaire par la communication militaire et les chefs d’état-major à partir de la seconde partie de l’engagement français en Afghanistan (2008-2012) a produit des effets.
« L’IMAGE DES ARMÉES DEMEURE TRÈS SACRIFICIELLE »
La proportion des jeunes Français prêts à envisager l’engagement militaire depuis la professionnalisation oscille entre 30% et 42% (42% en 1998, 32% en 2011, 37% en 2016, 40% en 20181) mais les motivations affichées par ces éventuels volontaires ont évolué. Elles sont aujourd’hui davantage caractérisées par la volonté du service de la patrie que par la recherche de qualifications professionnelles qui était un moteur d’engagement à la fin des années 1990.
Cette image cependant demeure très sacrificielle, alimentée par la médiatisation des hommages nationaux rendus aux défunts des opérations extérieures. L’idée que les militaires sont d’abord des personnes qui acceptent de se sacrifier est très forte et apparemment plus puissante que la connaissance de la spécificité militaire : cette dernière repose non pas sur le sacrifice consenti de sa propre vie, mais sur l’acceptation de porter collectivement un dommage à un ennemi sur ordre de l’autorité politique. Il demeure donc une difficulté de compréhension vraiment ajustée à la réalité de la vie militaire.
Enfin, il existe une possibilité de résurgence d’un antimilitarisme militant lié à la manière dont il est régulièrement envisagé de solliciter les armées pour répondre à des crises intérieures de nature non militaire, par exemple pour des tâches d’encadrement de la jeunesse ou de sécurité intérieure, dans un contexte de forte fracturation politique.
VOUS ETES SPÉCIALISTE DES REPRÉSENTATIONS DU FAIT MILITAIRE. QUELLE EN EST AUJOURD’HUI LA TONALITÉ DANS LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE ET DANS LA CULTURE POPULAIRE (CINÉMA, SÉRIES…) ?
La production culturelle grand public qui prend pour sujet la vie militaire est un peu plus abondante aujourd’hui, avec une timide mais progressive croissance de la variété des angles. La fiction audiovisuelle française émerge tout juste d’une période de plusieurs décennies caractérisées par des trames de récit articulées à la dualité victime/bourreau dont je parlais plus haut.
Tout l’enjeu est d’arriver à une masse critique de productions portant une diversité de récits suffisamment grande pour que les Français puissent saisir ce que vivent ceux qui agissent en leur nom. Cela se fera grâce à des fictions qui sonnent juste, qu’elles soient réalistes ou non, que leur tonalité soit positive ou négative. Mais ces vecteurs de représentations ont un coût car ils dépendent d’une industrie ; les limites matérielles pèsent autant sur cette production que les représentations collectives, très ancrées dans notre paysage médiatique, qui peinent parfois à se renouveler.
1 Ronald Hatto, Anne Muxel et Odette Tomescu, Enquête sur les jeunes et les armées : images, intérêt et attentes, IRSEM, 2011, p 71 ; Anne Muxel, Ronald Hatto, Odette Tomescu-Hatto, Baromètre de la Jeunesse Vague 3, CEVIPOF/Ministère de la Défense, Juin 2016 ; « Les jeunes et la défense », vague 3, CSA pour la DICOD, février 2018.
IHEDN
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